Faire du théâtre avec une frontière

Faire du théâtre avec une frontière

La dernière capitale divisée au monde se nomme Nicosie. Dans la cacophonie des minarets de mosquées et des cloches d’églises orthodoxes, un mur sépare les peuples grecs et turcs sur l’île de Chypre depuis plus de trente ans. La religion, la culture, la langue ; il n’y a pas que le territoire qui sépare les Chypriotes. La troupe Astràgali teatro a choisi cette frontière pour mettre en scène WALLS - Separate Worlds, une création collective où les deux nations créent ensemble. Dans l’histoire de la dramaturgie chypriote, c’est du jamais vu.

Intitulée Mother-tongues-telling about the conflict through theater, la résidence d’artistes à l’origine de cette œuvre a eu lieu sur l’île de Chypre du 31 mai au 13 juin 2014. Dans le cadre de cette création collective, le metteur en scène et professeur de sociologie Fabio Tolledi adapte les Métamorphoses d’Ovide dans un assemblage multilingue sur un territoire lourd de sens. Entre le théâtre, l’activisme social et la recherche sociologique, WALLS - Separate Worlds élabore des évènements artistiques pour encourager le dialogue interculturel en zone de conflits.

Grâce au soutien financier de l’UNESCO, ce projet d’art dramatique ne se limite pas à la représentation d’une pièce de théâtre : c’est également un blog, un concours pour jeunes dramaturges, une série de conférences et de lectures publiques. Si l’ensemble des activités est digne de mention, cet article s’intéresse uniquement à la création et la représentation du spectacle final.

Dans cet article, je propose d’analyser les particularités linguistiques et territoriales de cette création collective qui s’immisce entre deux pays. Le défi choisi par cette troupe, c’est d’évoquer l’histoire des lieux en situant l’action sur les ruines qui n’ont pas été rasées à la fin du conflit. Pour se faire, le texte des Métamorphoses d’Ovide devient le point de départ. Des actes posés par des figures mythiques sont choisis avant d’être adaptés à la lisière de la frontière où le spectacle se déroule. Astràgali teatro met en scène des acteurs italiens, grecs, chypriotes, turcs, burkinabés, israéliens, espagnols, canadiens, français devant un public composé majoritairement d’unilingue turc et grec. Cette analyse considère la communication entre les acteurs et le public, un acte plurilingue et non-verbale. En conclusion, la relation entre la langue et le territoire compose la conclusion de cette analyse afin de chercher des pistes de réponses à la question suivante: qu’est-ce que le théâtre peut dire sur les frontières ?

Dans les années 1970, un conflit armé déchire l’île de Chypre. À cette époque, la disparition et la mort de plusieurs Chypriotes turcs et grecs a lieu sur une base quotidienne. Cette escalade de violence se solde par une grande méfiance entre les deux communautés de l’île. Depuis la construction de la frontière, le gouvernement, la police et les institutions judiciaires jouent la carte de l’indifférence de chaque côté du mur tout en multipliant le nombre de bases militaires grecques et turques. Pendant ce temps, plusieurs groupuscules religieux ainsi que quelques mouvements sociaux renforcent les préjugés et divisent la population. Si le conflit est terminé, il est encore bien présent dans les esprits des habitants.

Le territoire : entre la scène et les frontières nationales

Astràgali teatro a obtenu le droit de présenter son spectacle près de la douane grec, dans la zone nommée Ledra Palace. Sur le plan historique, c’est un lieu particulièrement significatif car, c’est à cet endroit que les deux communautés de l’île se dirigeaient pour chercher des vivres pendant la guerre. Par la suite, c’est sur ce point de la frontière que la recherche d’êtres chers disparus se déroule vers la fin du conflit. Ledra Palace, c’est le nom d’un ancien hôtel construit en 1950. Actuellement, il accueille le quartier général de la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP). Ainsi, le territoire a été choisi pour son importance et c’est la principale contrainte artistique de ce spectacle.

Le voisinage hermétique entre les Grecs-chypriotes et les Turcs-chypriotes est brisé par le travail d’équipe nécessaire à la création de ce spectacle. Alors que la zone tampon entre les deux peuples n’est plus habitée, ce spectacle permet de rassembler à nouveau les deux communautés de l’île sur ces lieux lourds de sens. Donc, la création collective WALLS permet une rencontre là où le conflit a eu lieu, et ce, autant sur la scène que dans le public. Cette manière de définir l’espace par rapport aux peuples qui l’occupent est problématisée dans la conférence Des Espaces Autres. Hétérotopies prononcée par le philosophe français Michel Foucault :

Le problème de la place ou de l'emplacement [...] c'est aussi le problème de savoir quelles relations de voisinage, quel type de stockage, de circulation, de repérage, de classement des éléments humains doivent être retenus de préférence dans telle ou telle situation pour venir à telle ou telle fin. Nous sommes à une époque où l'espace se donne à nous sous la forme de relations d'emplacements.

Une double frontière sépare le centre de Nicosie. Entre les deux, un non-lieu s’insère. Cet endroit correspond tout à fait à l’hétérotopie tel que théorisé dans le texte de Michel Foucault cité ci-dessus. À l’extérieur des territoires revendiqués par des gouvernements nationaux, les casques bleus de l’ONU patrouillent dans les terrains vagues et les ruines inhabitées. Si on oublie la circulation des humains, c’est un territoire sauvage où les animaux circulent librement et la végétation reprend le dessus. La pièce se déroule sur ces lieux inhabités et intacts depuis la fin du conflit armé en 1974.

Des douanes contrôlent l’entrée et la sortie de la zone tampon: la traversée d’un pays à l’autre est possible à pied par un chemin de traverse étroit. Alors que la plupart des touristes sont autorisés à traverser librement, il est interdit pour la moitié des Chypriotes de passer cette frontière. L’interdiction vise les Turcs-Chypriotes : ils ne peuvent pas traverser Nicosie sans d’abord mettre les pieds à Athènes pour s’identifier. Tout près de la frontière, une affiche prévient les voyageurs urbains du danger que représente les Turcs-Chypriotes ; on y voit un assassinat ainsi qu’une mise en garde contre la violence des Turcs. Placé à la bordure de la douane grecque, ce type de propagande ravive la peur de l’autre. Ainsi, les Grecs-Chypriotes ne se rendent pas ou peu sur le territoire turc même si les douanes autorisent l’accès. Cette division urbaine à un impact sur la perception de ceux qui habitent Nicosie ; la frontière est perçue comme un lieu dangereux.

Lors des répétitions, un faux fusil a été utilisé pour raconter le mythe d’Argus et une comédienne grecque-chypriote s’est inquiétée : « Est-ce qu’ils le savent de l’autre côté que ce n’est pas une vraie arme ? Ils pourraient nous tirer dessus ! ». La peur de l’autre se reflète bien dans ce ton alarmant. Ce commentaire démontre comment une frontière peut être internalisée. En compagnie des autres acteurs, cette chypriote née sur la moitié grecque de l’île a traversé la frontière afin de découvrir le territoire turc pour la première fois de sa vie. Ce n’est pas une révolution, mais c’est un pas vers le dialogue et la confiance. L’équipe d’Astràgali Teatro propose d’utiliser le terme Chypriotes pour désigner tous les habitants de l’île et choisit l’art dramatique comme acte de résistance politique sur ce territoire stratégique.

Le soir de la première, le public se rassemble dans un stationnement près de la douane grecque afin de suivre les acteurs près de la frontière. On y retrouve un mur couvert de barbelés et de graffitis, un puits condamné, un immense eucalyptus, des arches et une maison abandonnée aux murs troués de balles. Ces éléments sont éclairés lors du spectacle ; ils servent de cadre à la représentation. Le spectacle ramène un peu de vie dans ces lieux sous haute surveillance comme en témoigne ce passage du livre Villes en traduction de la traductrice et chercheure québécoise, Sherry Simon:

Ce secteur, qui n’avait jamais été associé fermement à une identité ethnique particulière, formait un territoire neutre. Par conséquent, selon la logique des rivalités politiques de l’époque, le territoire le plus convivial, le plus diversifié humainement de Chypre, deviendra une zone morte.

Faisant partie de l’espace scénique, les ruines témoignent du passé violent de la ville. Qualifiée de site-specific theater, cette forme d’art dramatique utilise le mur qui sépare Nicosie non seulement comme décor, mais comme premier personnage de l’histoire. La signification des gestes posés par les acteurs est directement influencée par cet endroit. La création s’élabore autour de ce lieu mais aussi autour d’un poème.

Fragments de texte, du livre à la scène

Le metteur en scène de la troupe Astràgali teatro a choisi les Métamorphoses d’Ovide comme texte de référence, du livre I au livre VI. Véritable encyclopédie, cette œuvre classique rassemble l’essentiel des connaissances gréco-romaines sous une forme narrative. Du chaos originel au règne de l’empereur César, les vers de ce poème épique sont divisés selon le nom du héros de chaque mythe. Cette structure cellulaire permet de découper le poème et d’effectuer un collage qui s’insère bien dans l’histoire des lieux.

Walls propose l’interprétation contemporaine d’un élément clé d’une vingtaine de mythes et non une reconstitution naturaliste de chaque mythe. De Prométhée à Niobé, ce spectacle explore la transformation physique afin d’en faire une allégorie historique. Vêtus d’une chemise blanche et d’une longue jupe bleue, vingt acteurs passent du chœur au solo dans les ruines. La méthode de création employée par Astràgali est autant physique qu’intellectuelle. C’est une manière de faire qui se situe entre la pratique quotidienne du Chi Gong (gymnastique chinoise traditionnelle), la transmission orale d’un chant dans la langue maternelle des uns (turc, grec, arabe, italien, burkinabé, français, espagnol, etc.) qui devient langue étrangère pour les autres et l’analyse textuelle d’un mythe des Métamorphoses d’Ovide.

Dans ce projet, la condition de l’acteur se mêle à son histoire nationale et personnelle. Lors de la création, les comédiens ne se contentent pas de suivre les directives du metteur en scène. Chacun doit réfléchir sur le sens d’un mythe dans leur vie actuelle et voir comment ils peuvent lier ce récit à l’histoire de leur pays ainsi qu’à l’histoire de Nicosie. Ainsi, chaque artiste est invité à s’inspirer d’une expérience personnelle liée à l’oppression coloniale vécue dans son pays d’origine. C’est par des actes courts, simples et précis inspiré de la vie quotidienne que chaque mythe est par la suite raconté.

Le résultat rappelle la structure fragmentaire d’un poème plutôt que la forme conventionnelle d’une pièce de théâtre. L’histoire étant fragmentée et le nom des figures mythiques n’étant pas toujours révélés, il n’y a pas d’héros identifiables ni de dénouement précis. Ce sont plutôt des tableaux où la violence et ses conséquences ont une place de choix dans le mouvement des comédiens ; entre la victoire et l’échec des actions entreprises. À plusieurs reprises, ces séquences se passent de mots pour faire sens.

Par exemple, le mythe de Clythie et Leucothoé est personnifié par deux actrices : l’une est enterrée vivante avec une fleur sur la bouche alors que l’autre se frotte les yeux avec des oignons derrière les barreaux d’une fenêtre de la maison abandonnée. Alors que le mythe implique de la vengeance, de la jalousie, un viol et une dénonciation, cette scène dévoile seulement les conséquences des actes posés : la mort de Leucothoé et la tristesse de Clythie, coupable de la mise à mort. C’est par la sélection d’actions précises et d’objectifs clefs que le travail artistique de la troupe se dessine.

La langue des Espaces Autres

La langue employée au théâtre marque l’attachement à une culture de multiples façons : tournures de phrases, expressions, verlan, diminutifs, mots affectueux, etc. Lorsqu’il s’agit d’une langue internationale comme le français, l’anglais ou l’espagnol, l’accent situe le pays d’origine. Donc, cette logique linguistique fonctionne entre une langue dominante et la culture qu’elle partage. Hors, il n’y a pas de langues officielles sur la frontière qui sépare Chypre. Toutefois, il y a une rue au nom lourd de sens comme le démontre habilement la montréalaise Sherry Simon, dans cet extrait de Villes en traduction :

Traçant la frontière entre les secteurs grecs et turcs, la rue Hermès définit Nicosie comme un espace où la communication pourrait se déployer à nouveau. Messager, commerçant, tricheur, Hermès est également un herméneute : un interprète. Il tient un rôle spécial, celui de nous rappeler que les possibilités de compréhension et d’interprétation sont liées à la réalité culturelle des lieux.

Le théâtre explicite cette relation entre l’humain et le territoire qu’il habite. Le potentiel du lieu est exploité par cette mise en scène multiculturelle où les participants redéfinissent l’identité du mur et donc, des deux communautés qu’il sépare. L’appropriation du lieu permet de forger une identité transfrontalière. Comme cet endroit n’appartient à personne, les concepts de langue et de culture ne sont pas définis par un sentiment d’appartenance ni par une histoire nationale.

Conclusion 

Juxtaposé à la frontière qui divise Chypre, les actions issues des Métamorphoses offrent une vision contrastante entre deux situations aux antipodes : le changement constant qui ponctue les mythes d’Ovide et la situation statique de l’île de Chypre depuis la construction de la frontière. Dans les deux cas, il s’agit d’un acte de mémoire. Les Chypriotes découvrent des thèmes intemporels tel qu’évoqués par Ovide : les personnes disparues pendant la guerre, les désirs ambitieux des chefs d’état et l’impuissance vécue par ceux qui sont témoin du massacre. Il est question de blessures de guerre et surtout, de la peur de l’autre, des thèmes qui concernent les deux peuples sans prendre position pour l’un d’eux ou contre. Bref, il est question d’explorer l’histoire du territoire à travers la découverte et la compréhension de lieux étrangers.

Une universalité du sujet est en jeu quand il est question de la frontière : cette œuvre n’est pas enfermé dans une époque, ni dans une culture. Il s’agit d’un sujet atemporel qui a une structure métahistorique, donc qui ne dépend de l’histoire dans laquelle il se trouve. Le texte des Métamorphoses d’Ovide permet de chercher ce qui nous rassemble en tant qu’humains ; au-delà des langues, des territoires et des cultures. Par la mise en scène d’actions éloquentes et des émotions qu’elles transmettent, l’essence du texte offre une signification adaptée aux lieux où l’histoire est racontée : la frontière qui divise Nicosie.

Traditionnellement, chaque troupe crée un nouveau décor qui correspond à la création en cours. Ainsi, le théâtre s’extrait des repères culturels d’une territoire pour rendre neutre la scène : rideaux noirs, planchers noirs, plusieurs jeux d’éclairage à la disposition, etc. WALLS - Separate Worlds emprunte le chemin inverse : la création s’insère dans un territoire précis et son histoire s’immisce dans le jeu des comédiens. La communication choisie permet aux deux cultures qui habitent l’île de voir la douleur de l’autre, de comprendre que les conséquences du conflit sont partagées par les deux communautés. En se basant sur les points communs qui existent au-delà de la nationalité, Astràgali teatro utilise une frontière pour voir au-delà du conflit, vers la possibilité d’une réunification de l’île. L’usage d’un texte ancien rappelle que l’histoire de Chypre ne débute pas avec le conflit : les deux nations vivaient dans la mixité il n’y a pas si longtemps.

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