Asile au Canada: fantasmes et réalités

Asile au Canada: fantasmes et réalités

Par John Nyembo pour MEDIAFUGEES

Mmegi (se prononce Mekhi), un journal local que je lisais de temps à autre, on en parlait souvent comme l’un des pays proposant les meilleures conditions de vie au monde. Chez moi, on lui enviait ses supermarchés, ses cliniques, ses jardins publics. On jalousait aussi cet accès au divertissement qui avait l’air si facile. À Gaborone, la capitale, il n’existe que deux cinémas, pour 500 000 habitant·e·s.

Cette image fantasmée colle au nouvel·le arrivant·e pendant encore quelques jours. Tout ce qu’on voit est épatant. Les bâtiments sont imposants et les rues sont si propres. L’attention portée à l‘environnement est bien plus palpable qu’au Botswana même si la plupart des pays africains mettent en place aujourd’hui des politiques environnementales qui font peu à peu leur chemin.

Mes débuts canadiens

Lorsque j’ai atterri à Montréal, on m’a emmené dans un petit hôtel. J’y ai passé deux semaines avant d’emménager dans une petite maison à Laval, au Nord de la ville. A deux pas de chez moi se trouvait un parc, le parc des Prairies. Les gens qui s’y promenaient avaient l’air si tranquilles, c’était captivant. Dans ce parc, je respirais cet air de liberté dont je m’étais senti privé en Afrique. J’attendais ce moment depuis tant d’années. 

Au Botswana, la plupart des gens vivent dans un état de survie quotidien. Là-bas, souvent, tu te lèves, tu te laves, tu sors de chez toi, les gens pensent que tu vas au boulot mais tu ne vas nulle part car tu n’as pas de travail. Le stress lié au manque de sécurité et d’emploi est un ami de tous les jours.

Mais embrasser une nouvelle vie dans un pays étranger n’est pas facile pour autant. Tout ce qu’on affronte est nouveau : les mœurs, la culture, les amitiés, l’environnement, les institutions. Rapidement, j’ai atteint un état d’anxiété que je pensais avoir laissé en Afrique.

Le stress, le froid, la solitude

Arrivé au mois de novembre, j’ai dû affronter tout cela dans un climat qui m’était inconnu : l’hiver canadien. Venant d’un pays très chaud, ce froid glacial était atroce. Ces conditions climatiques ont contribué à me coincer dans mon petit appartement, tranquille, en sécurité, mais bien seul.

Et puis peu à peu, j’ai repris des forces. J’avais fui le Congo pour la Zambie d’abord, le Botswana ensuite, j’étais venu au Québec avec un aller simple et j’avais le droit d’y rester. J’ai fini par comprendre que le Canada était ma destination finale. Je devais sortir de chez moi et foncer.

J’ai commencé à quitter mon appartement, à me promener, à découvrir la ville. Mais au milieu de tous ces hommes et de toutes ces femmes, je ne me sentais pas moins seul. J’étais très stressé à l’idée d’aborder les gens que je ne comprenais pas. Leur manière de se comporter était très différente de ce que je connaissais. Un jour, sur la Place des Arts, au cœur de Montréal, je cherchais le palais des Congrès, pour une petite visite touristique. Des centaines de personnes passaient autour de moi, mais les gens étaient si pressés que je n‘osais pas les déranger avec mes problèmes de direction alors je suis resté assis sur là, bêtement, une heure durant.

Puis j’ai dû m’intégrer au marché de l’emploi. J’ai alors découvert une autre forme de stress. A l’origine, je suis professeur d’anglais. J’ai aussi enseigné le français au Botswana, et j’ai dirigé une petite troupe de théâtre. Mais j’ai rapidement compris que pour espérer obtenir le même type d’emploi au Canada, je devais retourner à l’école. Et ça, je ne pouvais pas me le permettre. Avec 640 dollars d’aide sociale par mois et un loyer de 500 dollars, il me fallait trouver un travail, et vite. Alors, j’ai trouvé un emploi temporaire dans une entreprise de recyclage. Je gagnais $320 par semaine. Tout juste de quoi payer mes factures.

J’y suis, j’y reste

Petit à petit, j’ai fait mon chemin. J’ai changé d’emploi – un centre d’appel – et j’ai commencé à installer ma vie. Mais le répit n’a pas duré. La découverte du système canadien en matière financière est devenue un autre facteur de stress. Au-delà du système de taxe, qui reste encore obscur pour moi, j’ai dû faire face à une pratique absurde : l’historique de crédit. En bref, il s’agit de s’endetter et de rembourser son crédit pour être correctement coté·e auprès du bureau des crédits. Cela crée une ségrégation étonnante : les « bon·ne·s endetté·e·s » contre les « mauvais·es endetté·e·s ». Les premiers peuvent emprunter des sommes de plus en plus grandes pour acheter de jolies choses, les seconds n’ont pas la confiance des institutions et doivent tout payer cash. Mal informé lorsque je suis arrivé au Canada, je n’ai pas pu rembourser une facture de 850 dollars auprès d’une compagnie de téléphonie mobile, la compagnie s’en est plainte au bureau des crédits, et me voilà pour longtemps fiché comme un mauvais payeur. Je me suis senti berné par ce système que personne ne m’avait expliqué.

Ces détails techniques sont si importants. Pourtant personne n’en parle en Afrique. Les gens meurent en passant des côtes africaines à l’Espagne. Ils se disent « là-bas, les gens sont heureux ». C’est le beau qui les attire. Mais ils ne savent pas que cette « vie meilleure » a un prix.

L’autre jour, je cuisinais chez moi. Je me suis adapté, je fais souvent de la poutine. Mais ce jour-là, je faisais un plat africain. Des chenilles, du poisson salé sec, des feuilles de manioc, de l’huile de palme. J’ai envoyé une photo de mes préparatifs à mes proches, resté·e·s en Afrique. Sur la photo, on voyait le prix de certains produits. Très vite, j’ai reçu des messages choqués : « Quoi! 6 dollars pour de l’huile de palme ? ». Au Congo, en général, tout coûte moins de 1 dollar. Les gens ne voient pas ces réalités.

Biographie de l’auteur : John Nyembo est né en République Démocratique du Congo, il y a 42 ans. Alors qu’il est étudiant, il dénonce sur la chaîne BBC des viols commis par des hauts gradés de l’armée congolaise. Recherché par les services secrets, il fuit le pays et se réfugie en Zambie. Il y reste deux ans avant de s’installer au Botswana. En novembre 2015, il obtient l’asile et s’installe au Canada. Texte original à redécouvrir sur mediafugees.com

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