Devenir adulte

Devenir adulte

Introduction

On pourrait dire que la table est mise pour un grand moment d’échange. Nous sommes au Boulot vers, un organisme qui œuvre à l’insertion professionnelle auprès de jeunes. Simon et Bianca, médiateur.trice.s à Exeko, en sont au deuxième atelier d’un cycle de trois. Ils sont entourés de cinq jeunes adultes. Le sujet de la discussion aujourd’hui?

« Qu’est-ce qu’un adulte. »

La pièce est le compte rendu d’un grand moment. Le partage entre sept individus qui se rencontre dans l’échange. Pourquoi devenir adulte? C’est une question que tout le monde se pose. Quand est-ce que je suis devenu adulte? Le suis-je vraiment? Et pourquoi ne serais-je pas un enfant dans un corps d’adulte? Ai-je toujours mon âme d’enfant? Durant deux heures, on a défini le concept d’adulte. Puis, on a pris en exemple des figures connues pour se questionner si ces adultes répondaient à nos critères. Est-ce que Bachelard, dont l’œuvre comprend des titres imaginaire comme «Poétique de la rêverie» et «L’eau et les rêves», qui a passé sa vie à réfléchir à l’imaginaire et aux rêves est un adulte sérieux? Est-ce qu’Amy Winehouse, dont les excès sont bien connus, prenait ses responsabilités d’adulte? Est-ce que Trump, dont les sautes d’humeurs sont notoires, est un adulte qui prend des décisions éclairées? Ce sont ses réflexions qui ont mené à la création du texte qui suit.

Merci à tous les participants et participantes. Votre ouverture d’esprit et votre partage ont été la bougie d’allumage de cette matinée philosophique.

L’accord dans le texte a été fait avec le plus proche sujet du verbe.

(c)ChloeBarretteBennington_ExekoMDP1.jpg

Devenir adulte

 

Pièce de théâtre en quatre temps
Lieu : Le Boulot vers 

 

Personnages

Marshall  Passionné du voilier
Eyobe L’adorateur et joueur de soccer
Kim La collectionneuse de bas funky
Kim La collectionneuse de dés à coudre
Chanceline La coureuse
Simon L’amant de l’eau
Bianca La cordiste

 
exeko-logo-stories-for-humanity.png
 

 

Un avant-midi, dans Hochelaga. Tous les personnages se retrouvent assis autour d’une table au Boulot vers. L’éclairage est tamisé. Il y a une fenêtre ainsi que deux petites lampes sur pieds. Des boissons Kombucha sont sur la table. La pièce de théâtre qui suit dure environ deux heures. Ce document est une trace matérielle, palpable, des échanges qui ont eu lieu le matin du 28 février 2018. Le texte ne prétend pas reproduire l’intégralité des dialogues. Pour le produire, nous n’avions que des notes prises au fil des échanges. Nous nous excusons si certaines interventions ont été mal interprétées ou sont incomplètes. Nous espérons tout de même que ce document vous permettra de prendre conscience de la qualité, de la profondeur, de l’ingéniosité et de la richesse de vos pensées. Nous vous convions à voir ce texte comme une invitation à poursuivre le dialogue, à cultiver votre esprit critique et votre intelligence, à développer vos connaissances et vos capacités, ainsi qu’à trouver les moyens de mettre en œuvres les convictions qui vous tiennent à cœur.

 

SCÈNE 1: Une femme et un homme d’affaire

Simon: Question brise-glace: quelle est, dans vos mots, la définition du terme “adulte”? 

Kim (bas): Oh my God!

Marshall: C’est se faire abandonner par le système. Quand tu es mineur, tu as accès à plein de services: DPJ, centres jeunesses. Quand tu as 18 ans et 1 minute, on te met dehors. Si on est ici, c’est qu’on s’est fait abandonner par le système. 

Kim (bas): Tu dois t’arranger. Faire tes propres formulaires. Tes impôts. Personne t’a appris à faire ça.

Eyobe: Tu dois prendre des décisions par toi-même. On reçoit des conseils des autres mais on choisit. On a une autonomie de penser et d’action. Même nos parents vont nous laisser le choix. 

Chanceline: Être adulte, ça dépend de tout un chacun.  Ça n’a pas directement rapport avec l’âge. Tu peux avoir 45 ans et ne pas être adulte. Ou avoir 14 ans et être adulte. Ça dépend de ce que tu as vécu. Être adulte c’est une expérience intérieure, être conscient, être responsable de certaines choses et d’autres personnes. Quand tu es jeune, tu ne penses qu’à toi. 

Kim (dé à coudre) C’est prendre des responsabilités. Ma mère disait toujours: “Tu vas comprendre quand ton nombril sera sec”. Je suis pas sûre de savoir ce que ça veut dire exactement, cette expression, mais être adulte, c’est ouvrir un compte de banque, aller au dentiste (même si j’aime pas ça), c’est répondre à “il faut, t’as pas le choix”. C’est être organisé, arrêter de remettre ce que tu as à faire à demain. 

Bianca: Si on prend la définition d’Eyobe et de Chanceline et qu’on met ça en perspective avec ce que vous dites, on voit que les adultes qu’on rencontre sur notre parcours ne se comportent pas toujours comme des adultes. En tout cas, ce n’est pas toujours facile de se faire une bonne idée de ce qu’est devenir adulte, quand on a votre âge justement, quand les adultes autour ne sont pas toujours responsables. 

Kim (dé à coudre): Fuck l’autorité! L’autorité c’est adulte et je suis pas capable de les sentir. La police, les intervenants.

Simon présente les premières images: On vous a apporté ceci, pour réfléchir aux critères, sur ce que veut dire être des adultes.   

exeko-devenir-adulte-stories-for-humanity.png

Les questions du vêtement et de l’environnement s’avèrent centrales.  

Kim (bas): Pas besoin d’être habillés propres pour être un adulte. 

Marshall: Tu t’habilles en fonction de ce que tu fais dans la vie. Un président qui s’habille tout croche, tu ferais-tu confiance à ça? Ou un juge habillé en robe de chambre? 

Kim (bas): Bin justement, il me semble que ce serait bon d’avoir un président qui serait proche comme ça des gens!

Eyobe: Oui et là tu mélanges les vêtements et les compétences. 

Kim (dé à coudre): Il a un classeur, c’est un adulte (avec un ton humoristique). Moi j’ai un classeur. 

Kim (bas): Quand tu es adulte, tu classes tes papiers. 

Bianca: Intéressant! Comme le fait remarquer Marshall, on choisit beaucoup nos vêtements en fonction de notre statut social. On porte en ce sens des costumes! Mais est-ce que ça fait d’eux des adultes, ces gens bien habillés? 

Chanceline: La photo ne suffit pas à dire qu’ils sont des adultes, qu’ils mesurent les conséquences de leurs actes. Ce monsieur a peut-être fait gagner son entreprise, mais est-il conscient des effets de ses actions? 

Bianca: Oui, on spécule mais disons que notre homme est un homme de finances et qu’il travaille dans une banque à faire faire de l’argent avec de l’argent, mais que ses initiatives sont dévastatrices pour des peuples ou l’environnement par exemple (mini explication sur le capitalisme financier)? Être adulte, est-ce que ce n’est pas aussi avoir des responsabilités sociales? 

Simon: Oui, être redevable devant la société? 

Eyobe: C’est quoi être redevable?

Simon: C’est rendre ce qui est dû. Devoir quelque chose. 

Eyobe: Comme si quelqu’un te donne quelque chose, tu dois lui rendre.

Bianca: Pas nécessairement. Tu peux te considérer redevable devant quelqu’un que tu ne connais pas. C’est un savoir du devoir. Quand tu dois à une carte de crédit par exemple, tu es redevable à la banque, ou encore, quand tu es juge, tu es redevable devant la loi. 

Eyobe: Oui mais si ça lui permet de prendre soin de sa famille, il agit en adulte. Il prend soin de certaines personnes. Il a des enfants à nourrir, une compagnie avec des employés. 

Chanceline: Non, mais s’il vend des armes par exemple, c’est pas responsable, ça va tuer des gens et lui il s’en fout, même s’il est conscient des conséquences de ses actions, il le fait quand même. 

Kim (bas): Moi je pense que s’il est conscient, il est adulte, il est responsable. En psychologie, dans mes cours, ça fait longtemps, je ne me rappelle pas de tous les détails, mais essentiellement, on a appris qu’il y a un passage dans le développement d’un individu, entre moi et le monde. Quand tu es jeune, tu n’as qu’à penser à toi, et bientôt tu tombes dans le monde… C’est ça la responsabilité sociale.

Marshall: C’est peut-être ça que ça veut dire, quand ton nombril devient sec! Mais en tout cas l’homme est plus crédible que la femme sur la photo. 

Kim (dé à coudre) entame un important débat à caractère féministe. Elle se réfère aux agressions dont elle fut témoin dans les dernières années. Elle souhaite que cessent ces violences. Marshall et elle considèrent un temps qu’ils ne sont pas d’accord. Nous réalisons grâce à cette petite discussion que nous devons mettre des choses au clair. Qui vit des injustices? Nous ferons impérativement le prochain atelier sur la question, voyant le sérieux de la question. Eyobe rappelle que la journée de la femme sera la semaine prochaine. Tout le monde se montre solidaire devant les besoins de Kim et de Marshall. Parler de ces questions de genre est un besoin partagé. On remet ça à la semaine prochaine pour ne pas perdre de vue les intentions de l’atelier d’aujourd’hui. 

 

SCÈNE 2: Deux philosophes

Simon sort la deuxième paire de photos: Voici deux philosophes. Le monsieur, Gaston Bachelard, est un philosophe qui a étudié les relations entre la science et les arts. Hanna Arendt est une philosophe intéressée par la politique. Elle a notamment étudié le totalitarisme nazi. 

exeko-devenir-adulte-2-stories-for-humanity.png

Marshall: En tout cas, Hitler a commis beaucoup de crimes. C’est sûr qu’il faut l’étudier. Il faut revenir en arrière, sur l’histoire, comprendre ce qu’il a fait. 

Kim (bas): En tout cas, selon moi, ces deux-là ne sont pas des adultes plus valides parce qu’ils sont savants en philosophie qu’une mère monoparentale. 

Eyobe: En tout cas, s’ils apprennent des choses, ils sont redevables (usage d’un terme nouvellement appris), responsables de redonner, de partager leur savoir. 

Bianca: Vous savez, par rapport à tout ce qui a été dit jusqu’ici, Anna Arendt a des choses intéressantes à dire. Elle, qui a été journaliste pour le procès de Eichmann à Jérusalem, a écrit un texte connu qui s’intitule: La Banalité du mal. C’est un texte très controversé qui met de l’avant la posture de Eichmann, qui s’auto-proclamait non-coupable. Lui, qui était le logisticien des corps morts des juifs, responsable des déplacements de ces corps, s’est défendu en disant qu’il ne faisait que remplir ses fonctions. Qu’en penses-tu Marshall, toi qui es très conscient des fonctions sociales? Des positions sociales? 

Marshall: Je ne suis pas d’accord avec Arendt. Il est coupable. Il ne suffit pas de remplir ses fonctions. 

Eyobe: Il y a une différence entre la question morale et politique. Il faut distinguer ce qu’il ressent et pense du fait qu’il reçoit un ordre. 

Kim: Oui, il est obligé de faire ça pour son bien-être, sa survie. S’il ne l’avait pas fait, il aurait surement été tué par le régime d’Hitler. 

Une longue discussion a lieu sur le texte d’Arendt. Nous ne l’avons pas lu, mais nous y réfléchissons tout de même, tentons de clarifier la position d’Arendt. Elle ne défend pas mais rend compte du fait que la fonction sociale suffit, dans ce cas, à justifier pour Eichmann le mal fait aux juifs. D’où l’idée: la banalité du mal. 

Bianca: Cela nous ramène à notre système où les jeunes qui sortent des centres jeunesses sont laissés pour compte à 18 ans. Pourtant, des gens remplissent des fonctions dans ce système. Les intervenants, la police, etc., ces autorités que Kim (dé à coudre) a nommé tout à l’heure, ce sont des adultes qui doivent remplir leurs fonctions, qui doivent travailler pour exister dans ce monde, ce qui ne veut dire, comme le pense Eyobe, qu’ils sont toujours d’accord avec ce système, comment ça fonctionne. C’est pourquoi aussi le propos de Marshall est important. C’est le système qui éjecte les jeunes à 18 ans. Tout ça n’est pas simple, c’est pourquoi on réfléchit ensemble. 

Simon: c’est pourquoi il est d’autant plus important de penser à nos responsabilités sociales. Il sort la troisième paire d’images. Trump et Angela Davis. 

 

SCÈNE 3: Deux figures politiques

Kim (dé à coudre): ah LUI! Son immaturité! Un enfant pourrait avoir une meilleure opinion! Mais c’est compliqué, tellement dur à expliquer! Ce monsieur! Je peux prendre la photo pour dessiner dessus !? 

Eyobe: Mais il est quand même intelligent. Il réussit à faire ce qu’il veut faire. C’est efficace. 

Bianca: Oui, il semble il y avoir une certaine intelligence à l’œuvre. De nouvelles techniques politiques sont réfléchies de nos jours, techniques dont le président russe Poutine n’a pas manqué de faire usage, qui consiste à engendrer volontairement du chaos dans la vie sociale pour faire des gestes politiques irresponsables sans que ce soit trop visible. Trump est un fin stratège du chaos également. 

Marshall: Oui et on sait comment Trump et les Russes sont alliés. L’affaire du mur entre le Mexique et les États-Unis, c’est clairement intelligent, on pourrait argumenter. Mais ça agit contre l’égalité. C’est un choix d’adulte, mais pourquoi tu ferais ça? C’est pas clair, sauf que ça agit contre l’égalité. Ça c’est clair. Mais il y a plein de manifestations pour tasser Trump du pouvoir. 

Simon: Et Davis? Que dire d’elle? Elle fait aussi de la politique! Mais elle n’est pas du même côté. Elle s’est même fait exilée à cause de son radicalisme. Elle est allée en cour. 

Bianca: Oui, elle a fait partie du groupe Black Panthers. Elle faisait de la politique, mais pas comme Trump. Elle partait du bas vers le haut et non du haut vers le bas. Elle était un défenseur du peuple. Elle faisait de la politique de lutte, non pas de la politique de partis. Vous connaissez la différence entre ces deux formes de politiques?

Kim (dé à coudre): Bin oui! La politique c’est pas une seule chose. Y’a plein de manières de faire de la politique. 

Chanceline: Moi, je crois qu’elle est importante parce qu’elle est à la défense des droits minoritaires. Elle se demande qui elle est et ce qui compte pour elle. Ça n’a pas toujours dû être facile à cause du racisme. Elle a dû se faire beaucoup mal traitée parce qu’elle était noire et ça l’a poussé à agir. 

Marshall: Elle fait partie de ces gens qui marquent l’histoire, des gens importants, des adultes courageux. 

Kim (bas): Dans le film Black Panthers, on la voit. Au début un peu et puis de moins en moins, mais on la voit. Elle parle et en tout cas, on voit dans ce film que c’est plein de gens qui ont fait l’histoire. 

Kim (dé à coudre): C’est ça, être un adulte courageux. Elle, c’est à cause de son vécu. Elle a trouvé son courage là-dedans. 

Kim (bas):  Ça me fait penser à une jeune fille qui n’a pas 18 ans, qui est journaliste dans son pays, écrit sur ce qui se passe et sur la violence politique. Ça, c’est du courage. Pour moi, c’est une adulte. Elle agit en adulte et elle fait de la politique.  

Eyobe: Comme disait Chanceline, l’âge ne fait pas l’adulte. 

 

SCÈNE 4 : Deux artistes

Simon sort les dernières images: On vous a apporté deux artistes. Bob Marley et Amy Winehouse. 

exeko-devenir-adulte-4-stories-for-humanity.png

Eyobe: La dépendance à la drogue donne une mauvaise image. Ce sont des adultes qui ont une influence. Ils sont responsables. En plus Amy s’est suicidée. C’est pas agir en adulte. 

Marshall: Moi, je vois pas cette corrélation-là entre le suicide et l’adulte. Tu peux être un bon adulte même et te suicider. 

Bianca: Je suis bien d’accord, Marshall. C’est vrai que Bob Marley consommait de la drogue, mais il avait pour ainsi dire, un projet politique. Il défendait la paix politique et la joie. Il valorisait le peuple et dénonçait les injustices. 

Kim (dé à coudre): En tout cas moi j’ai des amis rastas pis ils sont intéressants. Ils résistent à la technologie. Ils n’ont pas de téléphone. J’ai rarement passé des aussi bons moments de fête qu’avec eux. 

Kim (bas): Comme le suicide, il n’y a pas de lien direct entre la consommation de drogue et le fait d’être adulte. 

Chanceline: Il y en a qui chantent pour chanter, d’autres pour changer le monde, d’autres pour rire. 

Une petite discussion sur un chanteur québécois prend place. Nous échangeons encore quelques mots sur l’importance de l’humour dans la musique. Enfin, nous terminons l’atelier en produisant une liste des critères que nous souhaitons garder pour nous-mêmes. Qu’est-ce que c’est, pour moi, être adulte? Celui ou celle que je veux devenir? 

Voici les éléments nommés collectivement: 

  • Responsable
  • Autonome
  • Se respecter
  • Être conscient
  • Honnête
  • Légalement adulte
  • Être un bon joueur
  • Devoir faire ses propres impôts
  • Faire sa carte soleil à temps
  • Être investis dans ce qu’on fait
  • Être rendu là, accompli
  • Penser aux autres
  • Être organisés
  • Penser à soi
  • Transmettre le savoir et s’informer

Texte original à redécouvrir sur exeko.org

#égalitédeschances

#égalitédeschances

Le marketing social, responsable et durable est un marketing de sens!

Le marketing social, responsable et durable est un marketing de sens!